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AU BOUT DE LA NUIT LA LUMIERE - CHARLES JULIET - L'HOMME QUI MARCHE

Charles Juliet : Le jour baisse

Charles Juliet : Le jour baisse

Charles Juliet vient de publier deux livres et c'est un évènement. J'espère, grâce à cet article,  vous donner l'envie de  les lire  calmement et profondément.

Car Charles Juliet se déguste, s'apprivoise et on ne le quitte plus.

 

 

 

Avec le titre de cet article, je pèse mes mots, chaque mot, afin de ne pas peser sur ce que représente l'oeuvre de Charles Juliet  immense, et que fort heureusement je n'ai pas fini de découvrir. J'ai cherché un titre qui reflète la personnalité de Charles Juliet et j'ai rêvé en lisant ses deux derniers livres que je l'accompagnais un instant sur son chemin, en effleurant chaque mot, comme des pas qui avancent sans bruit vers la lumière.

L'homme qui marche, c'est peut-être lui ou celui de Giacometti.

Je lis et je relis et je ressens toujours le même plaisir. Peut-être cela vient-il du fait que Charles Juliet amène ce qu'il dit avec prudence, cherchant une vérité qui parfois se réfugie plus volontiers dans le silence que dans les mots. Son silence est perceptible, et à ce moment là, on tourne délicatement les pages de son journal, de peur de réveiller quelque chose qui préfère rester tapi dans l'ombre.

Cela vient peut-être de la marche qui parcourt ses écrits. La marche est terrienne, elle nous enracine et accroche les pas aux mots et les mots aux pas. Elle se fait aussi silence et rêve.

Ainsi j'ai pu lire au cours des dernières années quelques uns des livres de son journal, publiés régulièrement chez P.O.L. Voici quelques uns des titres : 

- Traversée de nuit   Journal II    1965-1968

- Accueils                  Journal  IV  1982-1988

- Apaisement            Journal  VII  1997 - 2003

- Gratitude                 Journal IX    2004-2008

On perçoit le chemin à travers ces titres, beaux comme des moments dentelés. Des moments tissés fil après fil, des moments intenses. On lit, on lit et on ne s'en détache plus.

Bien sûr j'ai également lu Lambeaux  Gallimard - Folio (l'histoire de ses deux mères : l'esseulée et la vaillante, l'étouffée et la valeureuse,  ), et Au pays du long nuage blanc chez Gallimard, Folio (son voyage en résidence à Wellington en Nouvelle-Zélande).

L'année de l'éveil     Folio N° 4334 - récit de ses années passées comme enfant de troupe.

Ainsi que : L'incessant, Théâtre publié chez P.O.L.

 

Chaque moment de son journal semble important, vécu, et parfois plusieurs fois au cours des années.  Et je vis avec lui entièrement  ces (ses) rencontres, ces (ses) réflexions, toujours personnelles, singulières.  Je me trouve face à  mon propre miroir et me reconnais souvent dans ce qu'il écrit. Il ne s'occupe pas des modes, des tics de l'époque, il va sur son chemin, vers l'humain qu'il est, toujours plus près, et toujours plus près de sa vérité. Charles Juliet n'en finit pas de naître à lui-même, avec une sincérité et un style à lui, qu'il veut dépouillé de l'égo (qui embarrasse, orne le moi de  trompe-l'oeil, gonflé d'orgueil et de suffisance).

Je me demande, mais cela n'appartient qu'à moi-même, et je ne suis pas sûre que Charles Juliet adhèrerait à ce que je dis : Brisé, séparé de sa mère,  alors qu'il n'avait pas encore le langage, Charles Juliet, poète de l'absolu, tente de rejoindre ce moment ou il était entièrement dans ce qu'il ressentait, et n'avait pas les mots. Cette blessure à laquelle il revient, inlassablement est la source de son écriture, elle est inséparable de son écriture et c'est bouleversant. Mais il y a autre chose aussi, le mystère de la naissance de cette écriture, qui continue son chemin, ses méandres,  inlassablement.

j'écris aussi un journal depuis de longues années.  Je trouve beaucoup de connivences, de sensibilités proches, mais son journal lui appartient et je me sens à sa lecture comme une invitée privilégiée au bord de ses mots. La poésie est pour moi également la langue la plus proche de l'indicible, proche du langage musical ou de celui de la danse, proche du corps et de l'esprit. Je trouve en Charles Juliet, une langue que je comprends et que je savoure sans empressement. Charles Juliet a besoin de temps, il le prend, et "je me hâte lentement" à le lire. 

Si vous n'avez pas encore rencontré Charles Juliet, lisez son journal, qui est le  témoignage de sa vie d'écrivain.  L'enfant, adopté par une famille suisse aimante, qui vit dans l'Ain,   est un petit paysan  qui connait mieux les champs et les vaches que les livres, car chez lui, il n'y a aucun livre. Lire son journal du début jusqu'à maintenant, c'est aussi assister à la naissance d'un grand écrivain, qui  utilise la parole avec précaution, qui la rend précieuse donc. Il sait l'engagement que les mots portent en eux, et se veut un écrivain "de peu de mots", paradoxe qui donne le vertige et la mesure de la profondeur  de ses écrits.

 

J'ai pris avec moi  : Le jour baisse  Journal X  2009-2012 et  Pour plus de lumière, une Anthologie personnelle 1990-1992,  un recueil de poèmes qui dit (selon ses mots) sa connaissance de l'expérience intérieure dont ils sont nés.

J'avais commandé ces livres au début du deuxième confinement auprès de deux libraires que j'affectionne particulièrement et qui font vivre la librairie indépendante "Les journées suspendues" à Nice. J'ai donc eu le plaisir d'aller les chercher comme un cadeau du ciel. Quelle récompense !

 

Les mots les plus simples, les plus justes. Une entreprise rigoureuse et exigente (télérama 3695)

Les mots les plus simples, les plus justes. Une entreprise rigoureuse et exigente (télérama 3695)

RIMES RICHES  _ POESIE  

Le choix de Télérama  N° 3695

 

cela

    comment le nommer

    comment l'inscrire

    en un poème

 

cela

   qui fissure

   chaque instant

   me coupe

   du quotidien

   vide de sa substance

   ce qui m'est accordé

 

cela

   qui me porte

   me jette en affamé

    à la rencontre de la vie

    fait monter

    au-devant de mes pas

    cette lumière

    que je ne peux atteindre

 

Extrait de , L'autre chemin  in  Pour plus de lumière. Anthologie personnelle 1990-2012

Ed. Poésie/Gallimard  448p.   11,30 euros

 

 

Le meilleur hommage à Charles Juliet est ce qu'il écrit lui-même, et je vais m'adonner au difficile exercice de la sélection, forcément arbitraire ... Ne tenant aucun compte du temps, de la chronologie ou des associations d'idées qui tissent la toile serrée de son oeuvre.

Je choisis le passage de sa rencontre avec Bram Van Velde, évènement fondateur où Charles Juliet va voir apparaître les mots comme une possibilité, un terrain d'expériences, d'amitiés, de partage.

p 79  de : Le jour baisse   Jounal X  2009-2012 chez P.O.L.

En 1964, un jour d'automne, à Paris, sans but, il "hume l'air de Paris".

"Un matin. Paris dans le brouillard. Je flâne boulevard Saint-Germain, plein de ferveur et d'ennui. La ville inconnue m'angoisse. J'ai devant moi toute une journée que je ne sais à quoi employer. Je n'ai même pas un peu d'argent pour aller rêvasser dans un café. Comment tuer le temps ? Je n'ose pas entrer dans une librairie et je ne peux envisager non plus  de me risquer dans un musée.

En marchant je tire de ma poche un petit carnet et je le feuillette. Parmi les notes, se trouve l'adresse d'un peintre, un certain Bram Van Velde. Descombin, un ami sculpteur, l'a rencontré, et cet homme lui a fait une forte impression. Je me souviens même de la phrase prononcée par ce peintre et que le sculpteur m'avait citée : En peignant, je cherche le visage de ce qui n'a pas de visage. A l'époque je comprenais cette phrase sans la comprendre et j'avais maintes fois cherché à saisir ce qu'elle signifiait."

..............................................................................................

Il décide de lui rendre visite, se trouvant justement à côté de son appartement.

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A cette époque, je ne savais rien de la peinture, et bien évidemment rien de cet homme, rien de son oeuvre. Intimidé, en plein désarroi, je découvre que je n'ai rien à lui dire. Le silence se fait lourd. L'homme regarde par la fenêtre, et à plusieurs reprises, son regard m'effleure et interroge. Tout en m'efforçant de dominer mon affolement, je cherche à rassembler le courage de lui dire que je le remercie de m'avoir reçu et de vite me sauver, mais les mots que je prépare ne parviennent pas à franchir mes lèvres. Je suis effondré et furieux contre moi. De longues minutes s'écoulent.

Comprenant sans doute ce qui se passe, il propose que nous allions marcher dans la rue. Une fois dehors, j'arrive à lui poser quelques questions et une conversation s'engage coupée de longs silences.

Nous allons et venons dans les allées du Jardin du Luxembourg. Puis comme la nuit tombe, il m'invite à dîner, et la rencontre qui avait failli tourner court, s'est achevée à minuit.

Ainsi est née une relation qui s'est progressivement muée en amitié."

...

Quelques paroles tirées de Rencontres avec Bram Van Velde.

- C'est par la misère que j'ai approché la vie.

- Ce qu'il faut, c'est se laisser dominer.

- L'important, c'est de n'être rien, mais n'être rien, simplement rien, c'est une expérience qui fait peur. Il faut tout lâcher.

- Plus on est perdu, plus on est poussé vers la racine.

- Celui qui n'a pas connu l'écrasement ne connaît pas la vie.

- Pour l'artiste c'est tout ou rien. Si ce n'est pas tout, ce n'est rien. 

- L'artiste est le porteur de la vie.

- Ce qui m'a frappé au long de mon existence c'est l'immense lâcheté des hommes face à la vie. Une lâcheté véritablement sans limite.

- L'artiste est celui qui doit veiller sur son être.

- Les multiples pouvoirs du faux et l'extrême faiblesse du vrai, c'est cela le tragique.

- Il est difficile de garder l'oeil sur le tout.

.....

Ainsi va Charles Juliet, page après page, accueillant les paroles qui le font avancer, qui le tiennent debout,  ensemble parmi ses lambeaux.  

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Goûtez également les poèmes de Charles Juliet dans :

Affûts - 1990 in Pour plus de lumières - Anthologie personnelle 1990-2012

Poésie/Gallimard.

un extrait de Affûts : p62

mais ce cri 

de l'attente

que fissure

le doute

accroché au flanc

de la paroi

 

c'est là que tu veilles

interroges

écris

cherches à gagner

en hauteur

dominer le vertige

élargir ta vision

 

et tu observes

scrutes notes

guettes cette lumière

qui semble monter

derrière la crête

 

puis à bout  de fatigue

revenu à tes semblables

tu voudrais parler échanger

donner ce que tu as vu

 

ils t'écartent

 

poursuivent en hâte

leur chemin

 

tu creuses

tu rampes

tu t'ouvres

un passage

 

mais tu n'es

jamais

prêt

 

jamais assez

aguerri

 

jamais digne

d'affronter

la rencontre

 

alors tu lis

enquêtes sondes

questionnes

 

et sans relâche

tu progresses

 

puis te portes

d'un bond

au plus extrême

 

et là

            doigts gourds

            mains tuméfiées

au lieu de rafler

ce dont tu espérais

te saisir

dans un trouble

infini

tu palpes

le mystère

 

La préface écrite par Jean-Pierre Siméon, en petits paragraphes thématiques, forme un portrait ciselé dans l'étoffe même dont est fait Charles Juliet. Tout parle, dit, insuffle, prend vie au plus près de la vérité complexe de la simplicité désirée de Charles Juliet. Son dépouillement.

Je vous en choisis un passage mais je voudrais vous lire cette préface toute entière ...

P19

LE MOT NU, LE MOT NU

Eliminer, effacer, cherche le "nu perdu" (l'intérêt que Char a manifesté pour Juliet ne pouvait décidément pas être de pure courtoisie), c'est, quant à l'écriture, l'artisanat quotidien du poète. Quitter les peaux mortes, cet intime travail de deuil, "dénudation qui prépare la vue de la seconde naissance", ne peut en effet se concevoir que dans un égal effort d'arracher les mots à leurs gangues, polysémie errante, épithètes dorées, bimbeloterie sonore ... Discipline du peu et du moins. La récurrence du mot "nu" dans la poésie de Juliet agit comme le rappel d'un la, elle remémore, comme une clause de conscience, la juste tonalité morale à quoi doit s'accorder la voix.

"Dans cette juste / lumière/ demeurer/ nu" : c'est-à-dire neuf, recommencé et réuni. Le nu est l'envers de l'un.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le livre qui raconte comment il fut dépossédé de sa mère

Le livre qui raconte comment il fut dépossédé de sa mère

A la Grande Librairie avec François Busnel France 5 20h50 le mercredi.

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CEUX DE 14 - MAURICE GENEVOIX - LE POETE DES POILUS, DES ANIMAUX ET DE LA LOIRE

Je voudrais rester à jamais sur le versant du soleil (Maurice Genevoix)

Les trente mille jours

Le soldat Maurice Genevoix  né en 1890 dans la Nièvre

Le soldat Maurice Genevoix né en 1890 dans la Nièvre

Soldat, poète, ami des "bêtes" et de la nature

Soldat, poète, ami des "bêtes" et de la nature

Les trente mille jours - Les bords de Loire, La Sologne

Les trente mille jours - Les bords de Loire, La Sologne

Le charme singulier de Maurice Genevoix joue ici, plus puissamment encore que dans aucun de ses livres. D’une enfance sur les bords de la Loire au secrétariat perpétuel de l’Académie française, en passant – surtout – par l’effrayante déchirure de la Grande Guerre, ces pages retracent neuf décennies de fidélité à soi-même. Qu’il évoque une marche au brame dans les forêts de Sologne, le regard des compagnons massacrés dans la boue des Éparges ou les premières terreurs d’un enfant découvrant la mort, Maurice Genevoix témoigne de la même douceur obstinée, de la même 'justesse' au sens fort qui nous font complice fraternel de sa mémoire. Il y a dans ces Trente mille jours paisiblement restitués l’illustration – et l’explication – du "mystère Genevoix".

"Les misères, les horreurs dont j'avais si souvent pantelé, la nostalgie poignante qu'elles faisaient se lever en moi, l'angoisse et aussi le regret, à chaque minute ravivés, de perdre à tout jamais tout ce que j'avais aimé, visages, ciels, lumières sur l'eau, bleu d'une forêt sur l'horizon, l'ivresse soudaine et pathétique de revoir, de reconnaître, d'aimer et d'aimer mieux encore tout cela qui m'était redonné" Les Trente Mille Jours" Maurice Genevoix.

Qui lit encore Genevoix ?   J'avais lu Raboliot à quinze ans. Mais c'est seulement en 2014 que j'ai rencontré Maurice Genevoix à la bibliothèque Raoul Mille à Nice où j'ai pris son livre "Les Trente mille jours". Je m'attendais à un style un peu raide et ce fut tout le contraire.  Il reste  un émerveillement, par la finesse de sa perception, de ses sentiments, de son humanisme. Ne pas le lire c'est se priver d'une voix singulière, particulière,  inoubliable et d'une jeunesse éternelle. Comme toute voix singulière, elle se différencie et s'imprime en nous. Ses mots sont non seulement précis et justes, mais ils font partie de la beauté du monde. Ils affinent notre vision, et ils font du bien à l'âme.

Si Maurice Genevoix écrit comme cela c'est que l'on peut revenir de l'enfer ... et peut-être en sortir.

La voix de Maurice Genevoix, j'aimerais qu'elle arrive jusqu'à vous, dans toute sa simplicité, sa vérité.

Pourquoi lisez-vous  cet article? que cherchez vous à travers le  regard de ces  jeunes soldats ? Cet écrivain poète aimait par dessus tout la douceur de la Loire, de ses animaux, de ses bois. Personne mieux que lui n'arrive à nous faire sentir les moments de bonheur qu'il connaît depuis l'enfance, et l'immense tristesse de les avoir perdus  à jamais. Une conscience profondément humaine et ciselée par des yeux qui voient et qui sentent tout ce qui lui est précieux et donc tout ce qu'il y a de précieux dans la vie. D'autant plus qu'à douze ans, il connaîtra le premier effondrement de ce monde merveilleux avec la mort de sa mère.

J'ai découvert Maurice Genevoix en 2014. Je pensais trouver un style un peu guindé, académique. Et ce fut un enchantement. Il a aussi nourri, coloré  cette  nostalgie que j'éprouve à l'égard de cette génération foudroyée et figée dans la mémoire comme une longue blessure silencieuse. 

Pour moi, la guerre de 14, ce sont toutes ces  statues de soldats dans tous les villages de France et ces listes interminables de noms de soldats morts à l'aube de leur vie. Qui s'arrête encore devant ces monuments qui rappellent le nom des pères, des frères, des fils, des maris, des amis. Parfois on peut voir le même nom de famille cité cinq, six fois. Je me suis mise à photographier avec la douceur d'une caresse, ces petits soldats arrêtés dans leur élan de pierre ou de bronze.

Pour moi, la guerre de 14, c'est mon grand-père,  Arthur, tassé sur lui-même, assis dans son fauteuil râpé et sans couleur et son clair regard de ciel, perdu dans ses rêveries et comme posé, sur les glaïeuls et les dahlias qu'il cultivait pour fleurir les tombes.

On n'osait pas le déranger. Il ne parlait pas. Ma grand-mère, Jeanne,  ne parlait pas non plus. On soupirait ... beaucoup, on se regardait en soupirant, on se quittait en soupirant et on pleurait en soupirant. Nous ne savions rien de cette tristesse qui les habitait mais elle nous habitait aussi. Elle venait de  ... Et pourtant j'ai connu chez eux tant de joies, tant de plaisirs. Mon enfance en fut illuminée. Je me suis  régalé de généreuses tartines de confiture de groseilles du jardin, de tartes aux mirabelles, de soupes à l'oseille, de fromage blanc servi à la louche, et le vieux poirier, ce vieux poirier ... avec ses poires toutes petites et dures mais que nous dégustions comme des fruits défendus et désirables, et ... et les truites argentées, et les brochets  ... et nos petits goujons, et la Moselle et nos bains glacés, son eau claire et vivante d'algues et de galets aux yeux de mica, le canal, ses écluses et le pont-canal, les forêts de saules qui bordent la rivière et qui balancent leurs longues chevelures argentées de pleureuses. Quel bonheur ! images fugaces mais tenaces, ineffaçables qui viennent encore colorer et soutenir mes moments présents. 

Ils habitaient les Vosges, la Lorraine, dans la maison au bout de la cité Jeanne-d'Arc à Golbey, une cité ouvrière. Je le nomme Arthur le Magnifique, c'était mon grand-père.

Jamais il ne nous a parlé de la guerre. Ses mots étaient peut-être retenus dans ses larmes.

Je n'ai reçu aucun mot de mon grand-père paternel. Je n'ai reçu aucun mot de ma grand-mère. Et pourtant j'ai tout reçu, une immense vague chaude et salée, peut-être ce qu'on appelle l'amour ? On ne nous disait jamais "je t'aime",  "mon coeur" comme on l'entend aujourd'hui, mais c'était là, et nous, enfants, nous le sentions et nous nous sentions au coeur du monde.

Ils m'ont appris tant de choses. Ma grand-mère était catholique. Mais elle n'a jamais essayé de nous convertir. Quand je triturais son chapelet en pierres violines avec envie, elle me disait qu'elle m'en offrirait un. Elle priait doucement,  régulièrement et sans ostentation. C'était le souffle de sa vie. 

Pendant ce temps, j'étais élevée dans la laïcité et l'amour de l'école publique. C'était ma religion, qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à celle de ma grand-mère ou de mon grand-père. La même exigence,  la même dignité, la même source. Ma grand-mère avait épousé Arthur, Alsacien et protestant. Tout allait de soi et avait sa place légitime.

Ma grand-mère Jeanne travaillait comme sage-femme dans la campagne profonde et parfois emmenait mon père encore petit, dans les maisons où se passaient les accouchements.  Ainsi me mit-elle au monde dans sa propre maison. J'en mesure toute l'étrangeté et la beauté  aujourd'hui. Ces moments vécus entre entre ma mère, ma grand-mère et moi ont cimenté nos liens. Nous étions proches naturellement, biologiquement. 

Les mots restaient à leur place, en retrait par rapport à une réalité  forte,  enracinée, originelle.

 

Je terminerai par une phrase de Maurice Genevoix :

"Laissons venir, voulez-vous ? Et puis nous marcherons, nous irons au devant, comme ce matin. Je dis bien au devant, ce qui doit venir viendra, il y aura forcément rencontre". 

Maurice Genevoix nous laisse un héritage extraordinaire, parce qu' après avoir connu l'enfer du front  il peut encore écrire  sur "l'invincible espérance des hommes".

J'aimerais dire aux jeunes d'aujourd'hui combien je trouve cette phrase importante. Cette croyance je l'ai peut-être reçue comme une pluie bienfaisante le jour où je suis née.

 

 

Le soldat Arthur Noé

Le soldat Arthur Noé

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MON ATELIER PREFERE : LES MOTS NOIRS ET CEUX DE LUMIERE

Eugène Delacroix - Deux chevaux arabes bataillant

Eugène Delacroix - Deux chevaux arabes bataillant

Relisez l'atelier : L'ECRITURE CURSIVE, UN TRESOR DE BIENFAITS AU QUOTIDIEN (ci-dessu)
 

 

A la suite de la lecture de la peinture de Soulages, je vous propose aujourd'hui d'aller cueillir des mots noirs et des mots de lumière, de vous laisser porter par leur musique et d'écouter comment ils résonnent en   vous. Vous pourrez les assembler comme dans un collage. Laissez-vous aller à la poésie, au rythme, aux sons de ces mots et construisez (peut-être des phrases, des paragraphes ou, touchez les et admirez leur (choré)-graphie sur la page blanche. Ils peuvent devenir dessin, ou dessein (le vôtre) ou destin  (que voulez-vous faire de ces mots cueillis et accueillis, arrachés peut-être, coupés, cisaillés, ou au contraire délicatement posés, collés, mariés ou séparés. Ils sont la matière, le matériau de l'écriture.

Vous pouvez construire ou déconstruire, inventer ou vous attacher à ce que vous voyez dans l'instant, à ce que vos rêveries vous amènent à voir de la réalité, à sentir, à penser.

Vous pouvez rapprocher ou éloigner, dire clairement ou suggérer, ou ne pas dire, éviter, remplacer ... rejeter ou aimer.

jusqu'à ce que cela fasse sens pour vous. 

Mes ateliers se veulent d' une grande liberté poétique mais ils voudraient aussi jaillir d' une base solide (lectures des langages de différents artistes ou auteurs anciens ou contemporains. Aujourd'hui je vous ai proposé le  peintre Soulages, mais vous pouvez avoir d'autres références). Il est important pour moi d'être libre dans l'écriture, libre même de copier ... pourquoi pas ? vous pouvez alors détourner, transformer ces modèles, ces références, ces écrits pour vous les approprier, ou les copier à l'identique à condition de toujours donner le nom de l'auteur et de l'artiste que vous copiez.  

- Prenez une feuille blanche. (plutôt une grande feuille A3 pour vous laisser de l'espace ... pour la respiration)

- Allez chercher un dictionnaire  (Le petit Larousse illustré) et feuilletez le avec délice

- Partez d'un mot : Noir par exemple, et vagabondez autour de ce mot (ceux qui sont à côté selon l'ordre alphabétique, les synonymes, les dérivés, les mots associés par le sens, par le son - Homonyme - ou  contraires). N'oubliez pas le mot "Lumière" ...  Cherchez votre chemin, trouvez votre pas.

- Recherchez l'étymologie (l'origine linguistique et l'histoire de ce mot ...)

- Chaque étape peut déclencher l'écriture, ouvrir une piste ... 

- Il suffit de se laisser aller et de prendre plaisir à chaque étape 

- Ecoutez votre voix ... faites vous plaisir.

- Ajoutez du liant (la grammaire) comme pour construire une maison, un palais ... il faut du ciment, ou de la bouse de vache, ou de la terre et du sable ... ou rien comme pour les murs en pierres sèches. L'effet ne sera pas le même.

- En passant un moment avec les mots qui vous parlent , et vous inspirent, vous venez de vivre quelque chose ... d'important et d'intense et que vous pouvez intensifier à loisir.

Toutes les formes d'écriture sont acceptées (dessins, poèmes, photos, mélanges de techniques etc.)

 Envoyez-moi vos productions diverses dans l'espace "commentaires" en bas de l'article ou à :

plauranice@gmail.com

 

- langues admises : français, anglais, espagnol, italien, allemand ... vous avez le choix.

 

Vous pouvez vous mettre à l'oeuvre sans attendre.

Sous peu et ceci dés que je pourrai, je publierai quelques fragments sur ce thème ... 

Je vous souhaite beaucoup de plaisir  à vivre cet atelier 

 

 

 

Et voici 

Tout d'abord la recherche de mots noirs et de lumière :

Noir : 

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L' OUTRENOIR AVEC PIERRE SOULAGES

Portrait d'un jeune-homme de cent ans en 2020

Portrait d'un jeune-homme de cent ans en 2020

Noir de nos âmes,  du deuil.  Subissons-nous l'influence néfaste des astres, comme les latins l'entendaient (siderari) ?

Nice, l'insouciante, la ville rose et ocre, la ville nacrée au bord de la Méditerranée, est à nouveau plongée dans les ténèbres.

Mon chemin m'amène aujourd'hui  vers Pierre Soulages et sa vision du noir. 

Dans son atelier, une nuit de janvier 1979, Soulages est confronté à un doute devant ce qu'il peint. Il patauge dans une espèce de marécage noirâtre, depuis des heures, il décide d'aller se reposer. A son retour dans l'atelier, Pierre soulages découvre ce qu'il ne pressentait pas : Sur la surface intégralement noire du tableau, la lumière joue par reflets et anime toute la matière peinte. Soulages inlassablement travaille et grave la matière pour donner naissance à des reliefs dans une suite de gestes. Il met au jour des espaces différemment captifs de lumières et laisse naître des éclats scintillants sur les arêtes de ces espaces nouveaux.

Pierre Soulages peint la lumière avec la couleur noire. Nous baignons dans l'oxymore de ces deux termes contradictoires et réconciliés. Il appelle cela l'outrenoir, c'est à dire quelque chose au-delà du noir, qui se rapproche de la lumière.

Il peint avec un noir lumineux et chatoyant. "Mon noir, c'est celui dont vient la lumière".  Ainsi la lumière vient des plus profondes ténèbres. Les ténèbres engendrent la lumière. 

 

 

Soulages   Le noir de la lumière.

Soulages Le noir de la lumière.

Soulages trouve le sens de sa peinture dans les questions que se pose Mallarmé  sur son écriture. "Sait-on ce que c'est que d'écrire ? Une ancienne et très vague, mais jalouse pratique dont gît le sens au mystère du coeur."

Par sa peinture, il élève l'homme au niveau du divin, et du sacré. L'homme qui crée devient ce souverain couronné.

Saint-Jean-de-la Croix parle avec l'intensité mystique qu'on lui connait, de ces "sons noirs que sont le mystère".

Le noir de Saint-Jean-de-la-Croix, c'est le noir absolu. C'est la nuit de l'âme sans Dieu.

Le noir de Soulages c'est celui qui amène la lumière.

"Ma peinture ne vaut que comme cela" dit-il. "Les liens que j'ai avec les êtres, ceux qui comptent vraiment passent toujours par le spirituel".  Mes engagements sont d'ordre artistique et spirituel. Soulages s'engage sur le chemin de la couleur noire.

Soulages a cherché la lumière pendant des années pour les vitraux de l'abbaye romane Sainte-Foy à Conques. "Je pense que cette lumière nous vient de très loin" nous dit-il, du noir infini de l'univers et du soleil qu'il découvre dans son enfance comme une étoile au milieu de millions d'autres, une toute petite étoile. Conques capte l'essence même de cette lumière, mais de l'intérieur le verre lui donne des qualités infinies, qui se diffusent différemment suivant les moments du jour, les saisons et suivant les nuits noires ou lunaires.

Le noir de Soulages ouvre les esprits aux mystères de la lumière, c'est à dire de la création. Il ouvre vers ce que l'on ne connaît pas, ce que l'on peut appréhender sans jamais posséder.

Les ténèbres dans lesquels nous nous perdons actuellement amènent-ils également vers la lumière ?

Le désir vient en peignant, nous dit-il. Ce que je ressens également avec l'écriture. Le désir d'écrire vient en écrivant. J'écris et je vis en même temps, et l'écriture "se faisant" me pousse à explorer ce grand mystère qu'est notre vie, à m'interroger et à voyager comme une vagabonde. Je me trouve au bord du monde comme au bord d'une merveille à observer.

Soulages n'édifie pas une théorie de sa peinture. Il n'est pas idéologue. Il montre juste un aspect de sa propre découverte, une vérité qui ne bloque pas les autres vérités. Une lumière au bout du chemin, son chemin, merveilleuse parabole d'un possible qui n'impose pas sa manière de voir, en concept.

Sa peinture est et c'est tout. 

Nous la recevons et pouvons la partager avec lui dans sa simplicité, c'est comme cela que Soulages  nous la présente.

Etre touchée par cette lumière, en arrivant à Conques à pied par les chemins de Compostelle, c'est une expérience qui transforme la vision du monde. Du moins je m'en souviens de cette manière.

 

 

Les vitraux de l'Abbaye de Sainte-Foy à Conques  (Soulages)

Les vitraux de l'Abbaye de Sainte-Foy à Conques (Soulages)

Je vous laisse en compagnie de ce peintre qui peut avoir ce pouvoir d'éclairer nos ténèbres. Je ne me fourvoierai dans aucun message lié à l'actualité.  D'aucuns y trouveront peut-être une vision du monde.

 

Dans le prochain article je vous proposerai un atelier : cueillir les mots noirs et les mots lumineux et écrire.

Car écrire fait du bien, je viens encore de l'entendre dans une émission de France Culture ce matin. 

En attendant, vous pouvez relire l'article sur l'écriture cursive, c'est à dire l'écriture à la main ... bénéfique physiquement et intellectuellement. 

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