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lectures et ecritures

L' OUTRENOIR AVEC PIERRE SOULAGES

Portrait d'un jeune-homme de cent ans en 2020

Portrait d'un jeune-homme de cent ans en 2020

Noir de nos âmes,  du deuil.  Subissons-nous l'influence néfaste des astres, comme les latins l'entendaient (siderari) ?

Nice, l'insouciante, la ville rose et ocre, la ville nacrée au bord de la Méditerranée, est à nouveau plongée dans les ténèbres.

Mon chemin m'amène aujourd'hui  vers Pierre Soulages et sa vision du noir. 

Dans son atelier, une nuit de janvier 1979, Soulages est confronté à un doute devant ce qu'il peint. Il patauge dans une espèce de marécage noirâtre, depuis des heures, il décide d'aller se reposer. A son retour dans l'atelier, Pierre soulages découvre ce qu'il ne pressentait pas : Sur la surface intégralement noire du tableau, la lumière joue par reflets et anime toute la matière peinte. Soulages inlassablement travaille et grave la matière pour donner naissance à des reliefs dans une suite de gestes. Il met au jour des espaces différemment captifs de lumières et laisse naître des éclats scintillants sur les arêtes de ces espaces nouveaux.

Pierre Soulages peint la lumière avec la couleur noire. Nous baignons dans l'oxymore de ces deux termes contradictoires et réconciliés. Il appelle cela l'outrenoir, c'est à dire quelque chose au-delà du noir, qui se rapproche de la lumière.

Il peint avec un noir lumineux et chatoyant. "Mon noir, c'est celui dont vient la lumière".  Ainsi la lumière vient des plus profondes ténèbres. Les ténèbres engendrent la lumière. 

 

 

Soulages   Le noir de la lumière.

Soulages Le noir de la lumière.

Soulages trouve le sens de sa peinture dans les questions que se pose Mallarmé  sur son écriture. "Sait-on ce que c'est que d'écrire ? Une ancienne et très vague, mais jalouse pratique dont gît le sens au mystère du coeur."

Par sa peinture, il élève l'homme au niveau du divin, et du sacré. L'homme qui crée devient ce souverain couronné.

Saint-Jean-de-la Croix parle avec l'intensité mystique qu'on lui connait, de ces "sons noirs que sont le mystère".

Le noir de Saint-Jean-de-la-Croix, c'est le noir absolu. C'est la nuit de l'âme sans Dieu.

Le noir de Soulages c'est celui qui amène la lumière.

"Ma peinture ne vaut que comme cela" dit-il. "Les liens que j'ai avec les êtres, ceux qui comptent vraiment passent toujours par le spirituel".  Mes engagements sont d'ordre artistique et spirituel. Soulages s'engage sur le chemin de la couleur noire.

Soulages a cherché la lumière pendant des années pour les vitraux de l'abbaye romane Sainte-Foy à Conques. "Je pense que cette lumière nous vient de très loin" nous dit-il, du noir infini de l'univers et du soleil qu'il découvre dans son enfance comme une étoile au milieu de millions d'autres, une toute petite étoile. Conques capte l'essence même de cette lumière, mais de l'intérieur le verre lui donne des qualités infinies, qui se diffusent différemment suivant les moments du jour, les saisons et suivant les nuits noires ou lunaires.

Le noir de Soulages ouvre les esprits aux mystères de la lumière, c'est à dire de la création. Il ouvre vers ce que l'on ne connaît pas, ce que l'on peut appréhender sans jamais posséder.

Les ténèbres dans lesquels nous nous perdons actuellement amènent-ils également vers la lumière ?

Le désir vient en peignant, nous dit-il. Ce que je ressens également avec l'écriture. Le désir d'écrire vient en écrivant. J'écris et je vis en même temps, et l'écriture "se faisant" me pousse à explorer ce grand mystère qu'est notre vie, à m'interroger et à voyager comme une vagabonde. Je me trouve au bord du monde comme au bord d'une merveille à observer.

Soulages n'édifie pas une théorie de sa peinture. Il n'est pas idéologue. Il montre juste un aspect de sa propre découverte, une vérité qui ne bloque pas les autres vérités. Une lumière au bout du chemin, son chemin, merveilleuse parabole d'un possible qui n'impose pas sa manière de voir, en concept.

Sa peinture est et c'est tout. 

Nous la recevons et pouvons la partager avec lui dans sa simplicité, c'est comme cela que Soulages  nous la présente.

Etre touchée par cette lumière, en arrivant à Conques à pied par les chemins de Compostelle, c'est une expérience qui transforme la vision du monde. Du moins je m'en souviens de cette manière.

 

 

Les vitraux de l'Abbaye de Sainte-Foy à Conques  (Soulages)

Les vitraux de l'Abbaye de Sainte-Foy à Conques (Soulages)

Je vous laisse en compagnie de ce peintre qui peut avoir ce pouvoir d'éclairer nos ténèbres. Je ne me fourvoierai dans aucun message lié à l'actualité.  D'aucuns y trouveront peut-être une vision du monde.

 

Dans le prochain article je vous proposerai un atelier : cueillir les mots noirs et les mots lumineux et écrire.

Car écrire fait du bien, je viens encore de l'entendre dans une émission de France Culture ce matin. 

En attendant, vous pouvez relire l'article sur l'écriture cursive, c'est à dire l'écriture à la main ... bénéfique physiquement et intellectuellement. 

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DANS LES TENEBRES - AU REVOIR MONSIEUR PATY

On ne s'habituera jamais aux ténèbres. On ne s'habituera jamais à la barbarie.

"On ne s'habituera jamais à l'innocent qu'on tue"   A Samuel Paty (Gauvin Sers, chanteur compositeur)

Message de condoléances à la famille de Samuel, mort assassiné parce qu'il exerçait son métier d'enseignant et y croyait, tout simplement. 

Repose en paix Samuel,  

 

Au revoir là-haut, Monsieur Paty

(Depuis si longtemps que nous tentons d'éclairer les ténèbres, n'entendez-vous pas nos pas dans la nuit ?)

 

Je marche

Je ne veux rien montrer. Je choisis le noir. Le noir du voile qui recouvre 

ma tristesse

Je porte les mots noirs  des ténèbres

 un cri  inaudible

les mots  silence

                   Des mots je n'en ai pas  je n'en ai plus. Ils se sont asséchés, taris, noircis

Mots muets plus vivants que tous les mots 

Ce sont des mots qui ne veulent plus parler

de peur de peindre le mal

                    et qu'on ne le voit plus

 

Des mots sans couleur

Des mots muets

et sourds

             de peur qu'ils fassent plaisir à ceux

qui ont ...

mot couvert

par l'indicible 

              à cause des mots

ceux pour rire

ceux pour éclairer

ceux pour dire ou ne rien dire

               ils n'ont rien compris

au chagrin sans mot des hommes

qui ne pleurent pas

Celui-là  les disait les prononçait  les partageait

Et ceux-là

Ceux qui ont arrêté le vent des mots vivants

des mots des vivants

               ils n'ont rien compris

 

            Les mots je ne veux plus les prononcer

De peur de mentir

De peur de travestir

De peur de froisser

              De peur qu'ils ne s'en aillent

              ailleurs autrement 

 

De peur d'éteindre la possibilité

et d'étouffer le filament

de lumière

et de voix

              qui nous reste

 

A Samuel, enseignant d'histoire-Géographie au collège du Bois d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine,

Assassiné le vendredi 9 octobre 2020, en sortant du collège, parce qu'il a seulement voulu instruire.

De Laurence Marie Noé,

Enseignante d'Anglais et de Lettres, mais aussi fille de professeure de Français et d'instituteur de la République Française, tous deux passionnés et engagés auprès des jeunes.  

Nice le 21 octobre 2020,

 

Dans : Poèmes noirs de l'instant des ténèbres

Au-delà des mots, la lumière

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Carte postale de Nice, le 21 octobre 2020  (14 heures)  envoyée mentalement à Samuel Paty,

 

Au revoir Monsieur Paty,

A tous les enfants que tu as aimés et instruits.

Aujourd'hui, en remontant l'avenue qui va de la place Masséna à La Libération, le trottoir brillait plus ardoise que jamais. Mon regard fut attiré tout à coup par ce noir, lisse et doux comme une peau que la brusquerie d'un coup de vent  dispersa et découpa. Et ce fut  une longue trace de lumières éparses, des étoiles tombées du ciel. C'était la pluie des feuilles ciselées des platanes. Des morceaux de vies.

Des jaunes éclatants   virevoltaient. Ils se rassemblaient en tas ou se dispersaient en courant sous les pieds des enfants qui essayaient de les attraper dans leurs petites mains, sous le regard envieux de leurs frères ou de leurs soeurs plus jeunes, attachés contre leur gré dans leur poussette. Le ciel était d'un bleu soutenu, sans ombre, sans tache. Ce spectacle m'apparut charmant et pourtant je le trouvai cruel. Comment le soleil osait-il briller et crier si fort ?  On sentait comme une douceur qui réchauffait l'âme.

La vie continuait, je remonterais l'avenue aujourd'hui, demain, après-demain et  d'autres enfants rempliraient l'air de leurs cris joyeux et éphémères pour l'éternité.

D'autres enfants naîtraient  et toujours on se souviendrait.

Laurence Marie Noé, 

Photographies de l'instant (polaroïd)

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